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Mar

Pour des bâtiments industriels plus résilients aux épisodes de météo extrêmes

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Auteur:  
Eric Bérard

Tremblements de terre, canicules prolongées, trombes d’eau et inondations, tornades, feux de forêt dévastateurs, montée des océans… C’est le genre de choses que l’on voyait autrefois uniquement à la télévision, en provenance de pays bien lointains. Les changements climatiques nous ont rattrapés et ces phénomènes font désormais partie de la réalité que doivent affronter les bâtiments industriels du Québec.

La bonne nouvelle, c’est que l’être humain a une formidable faculté d’adaptation et que des intervenants tels que des architectes et des ingénieurs travaillent chaque jour à rendre nos usines et entrepôts plus résilients et mieux en mesure de résister à ces épisodes de météo extrêmes.

Laurent Mercure est directeur à la pratique, qualité et innovation, au sein de la firme québécoise NFOE Architecture. En entrevue au Magazine MCI, il explique d’entrée de jeu que, dans sa pratique les changements climatiques sont d’une grande importance.

« C’est au cœur des discussions, de plus en plus avec les développeurs ou les clients », confie-t-il.

« Il y a tout l’aspect aussi des tremblements de terre qui a quand même eu des impacts dans les dernières années dans l’augmentation des normes sismiques », explique l’architecte.

Ces normes sont établies par les autorités gouvernementales et, heureusement, ces mêmes décideurs sont conscients que ces modifications dans la manière de construire entraînent des coûts supplémentaires pour les entreprises manufacturières.

M. Mercure précise en effet qu’il y a de plus en plus de mesures incitatives gouvernementales, sous forme d’allègements fiscaux ou de subventions, en lien avec les améliorations qui peuvent être faites aux bâtiments existants.

Un bâtiment conçu pour s’harmoniser avec les éléments peut aussi avoir un impact positif sur le montant de vos primes d’assurance.

« S’il y a un dégât d’eau, ça peut être majeur. Il y a des stratégies au niveau du drainage des toitures », dit-il à titre d’exemple, notant au passage que les toitures plates d’usines en forme de boîtes ne sont plus nécessairement la norme. Les toits en pente ont la cote, justement parce qu’ils permettent un meilleur écoulement de l’eau.

Les toitures blanches ou végétalisées pour éviter les îlots de chaleur et les accumulations d’eau sont aussi de plus en plus courantes. Même la façon de concevoir les stationnements a changé. Fini l’asphalte étanche sur 100% de la surface.

Mais les clients, les propriétaires ou directeurs d’usines sont-ils réceptifs à cette nécessité d’adapter leurs bâtiments aux réalités des changements climatiques?

« Ils n’ont plus vraiment le choix », répond l’architecte, faisant référence aux réglementations qui se sont multipliées au fil des ans.

La firme où il œuvre est notamment réputée pour l’importance qu’elle apporte au contrôle de la qualité de l’air.

« Qu’il y ait de la fumée de feu de forêt ou qu’il n’y en ait pas, on a des systèmes de ventilation qui permettent de s’assurer que la qualité de l’air reste propre à l’intérieur. On doit positionner des capteurs pour tout ce qui est prises d’air, évacuation, de façon stratégique », dit M. Mercure, par exemple pour éviter l’entrée de polluants provenant des camions de livraison, tenir compte des vents dominants, etc.

De tout temps, les concepteurs de bâtiments ont eu à tenir compte de la nature qui les entoure, et c’est encore plus vrai de nos jours.

« Ça fait partie du travail de l’architecte d’évaluer le site, les conditions autour, les contraintes. Est-ce que ça a changé? Oui, mais on s’est adaptés. Si on regarde dans le code de construction, il y a des tableaux par ville, la quantité de neige, la quantité de pluie, la moyenne des températures », dit Laurent Mercure pour illustrer la diversité des facteurs dont la conception architecturale doit tenir compte.

Les conditions météo varient aussi selon la géographie et la topographie d’une région à l’autre du pays.

« Souvent on va faire des tests de résistance. Est-ce que le bâtiment va résister à un tremblement de terre de telle valeur? On va souvent prendre des données historiques de cette région-là pour les tremblements de terre. À Montréal et dans les environs, on ne va pas concevoir un bâtiment comme on le ferait dans une région connue pour les tremblements de terre comme, disons, à San Francisco », résume M. Mercure.

Et encore une fois, les règles gouvernementales doivent être prises en compte.

« Chaque province a sa façon de réglementer. On ferait la même usine dans toutes les provinces du Canada et il y aurait des variantes », dit l’architecte de NFOE, ajoutant que ces variations existent même d’une ville à l’autre d’une même région.

« Même entre construire un bâtiment sur la Rive-Nord ou la Rive-Sud de Montréal, il peut y avoir des enjeux différents. Un bâtiment qui est près du fleuve ou un bâtiment qui est au cœur d’un quartier sur le bord de la Métropolitaine, ce n’est pas la même chose. »

Code du bâtiment en évolution

Les normes de construction sont de plus en plus sévères afin de tenir compte des changements climatiques.

À la Régie du bâtiment du Québec, le porte-parole Laurent Bérubé explique que le gouvernement fédéral a publié récemment l’édition 2025 du Code national du bâtiment (CNB).

« La RBQ l’évalue actuellement en prévision de la mise à jour de la prochaine édition du code modifié Québec prévue en 2027 », précise-t-il.

Parmi les mises à jour, on retrouve des éléments tels que l’inclusion de données climatiques prospectives aux fins de calculs qui permettent d'améliorer la conception et la construction des bâtiments par rapport aux conditions climatiques futures au Canada.

Les autorités ont également mis à jour les exigences relatives à la résistance aux charges latérales dues aux séismes ou au vent afin de maintenir la performance des structures.

Matériaux nouveaux et améliorés

Ces modifications réglementaires ont des impacts sur la nature des matériaux utilisés pour construire une usine. À titre d’exemple, il ne viendrait à l’esprit de personne de nos jours d’isoler un bâtiment industriel avec de l’amiante, ni d’en peindre les revêtements avec de la peinture au plomb.

De la même manière, dans les régions côtières, il faut tenir compte de la montée des océans puisque l’air salin est synonyme de plus de corrosion sur les revêtements extérieurs.

De façon générale, estime l’architecte de NFOE, ce sont beaucoup les technologies d’isolation qui ont avancé au fil des ans. Plus seulement pour se protéger du froid, mais aussi des épisodes de canicules extrêmes, plus fréquents et durant plus longtemps qu’avant.

« Tout ça, ça a beaucoup changé dans les dernières années parce que les matériaux subissent beaucoup plus de tests », nous dit M. Mercure, faisant notamment référence à ce qu’il est convenu d’appeler des ponts thermiques, ces matériaux qui traversent entre l’intérieur et l’extérieur d’un bâtiment.

Collaboration interdisciplinaire

Promoteurs, architectes, ingénieurs et autres spécialistes se doivent de travailler main dans la main afin d’assurer l’intégrité structurelle des bâtiments industriels.

« Il n’y a personne qui a la science infuse, qui peut dire qu’il sait tout. Donc l’expertise de tout le monde doit être mise à profit. Sur certains projets on a parfois une vingtaine d’intervenants », explique notre architecte invité.

C’est ainsi qu’à l’intérieur du bâtiment on peut avoir besoin d’un expert en automatisation, à l’extérieur d’un ingénieur forestier pour évaluer les boisés, d’un ingénieur hydraulique pour vérifier s’il y a la présence d’un ruisseau, etc.

Les ingénieurs à la rescousse

À l’Ordre des ingénieurs du Québec, la présidente Sophie Larivière-Mantha insiste elle aussi sur l’importance de la collaboration entre les différents intervenants d’un projet de construction industrielle.

« L’action climatique c’est un effort collectif, ce n’est pas juste un fardeau qui repose sur un individu, un ingénieur. Ils veulent agir, mais en équipe. Donc en équipe avec les gestionnaires d’usine, avec les autres professionnels, ça peut être avec les employés, ça dépend comment la structure est faite », dit-elle.

Selon le tout récent Baromètre de l'action climatique des ingénieurs et de la relève en génie, 78% des 77 000 membres de l’Ordre et candidats à la profession d’ingénieur estiment que le génie est un moteur de la lutte aux changements climatiques.

Par ailleurs, 64% des ingénieurs ont la conviction qu’il est de leur responsabilité professionnelle de contribuer à cette lutte aux changements climatiques et à l’adaptation face à ceux-ci.

Outre la mécanique de systèmes de ventilation ou de récupération de chaleur, les ingénieurs contribuent à concevoir les infrastructures à l’extérieur des usines, rappelle Mme Larivière-Mantha.

Un gestionnaire du secteur manufacturier se trouvera en bien mauvaise posture si des inondations monstres ou des incendies bloquent les voies ferrées ou les routes par lesquelles il s’approvisionne en intrants ou expédie ses produits finis.

Toute cette adaptation climatique, ça coûte des sous et plusieurs gestionnaires d’usine peuvent rechigner à engager des dépenses supplémentaires en cette période d’incertitude économique.

« Pourtant, quand on regarde, investir dans l’adaptation aux changements climatiques ça peut être rentable. Ça peut apporter des bénéfices qui sont tangibles. Ça peut aller jusqu’à 15 dollars par dollar investi, en revenus directs ou indirects, sous forme d’économies ou d’avantages concurrentiels », indique la présidente de l’Ordre des ingénieurs.

Remerciements spéciaux à la firme d’architectes NFOE où, outre Laurent Mercure, œuvrent les associés et directeurs de projets Enrik Blais, Geneviève Marsan et Deirdre Ellis.
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