
Des analyses et prévisions récentes pointent vers un rôle limité de l'hydrogène vert en efficacité énergétique manufacturière.
L'hydrogène vert ou à faibles émissions de gaz à effet de serre représentera 2 % du bilan énergétique mondial en 2050, selon un rapport du Groupe d'experts environnemental sur l'évolution du climat cité dans l'État de l'énergie au Québec, édition 2026.
« Tu as beau produire de l'hydrogène vert, s'il n'y a pas de clients, ton projet de production ne lèvera pas », a précisé au Magazine MCI Johanne Whitmore, chercheure principale à la Chaire de gestion de l'énergie à HEC Montréal et coautrice de ce bilan annuel produit par sa chaire et rendu public le 12 février 2026.
Selon Johanne Whitmore, pour qu'il y ait une demande d'hydrogène vert pour décarboner un usage final manufacturier, par exemple pour chauffer des bâtiments, il faut à la base que l'hydrogène vert soit moins coûteux que les options d'électrification, par exemple les thermopompes, ce qui n'est pas le cas actuellement.
Le potentiel de l'hydrogène vert comme source d'énergie d'usines reste donc « limité » actuellement, notamment car sa production « exige beaucoup d'électricité », qu'il faut de toute façon produire et payer pour produire l'hydrogène, selon le bilan.
Même avis du côté de Normand Mousseau, directeur scientifique de l'Institut de l'énergie Trottier à Polytechnique Montréal et co-directeur scientifique du Carrefour de modélisation énergétique.
Selon lui, « si une usine est bien branchée et qu'elle a accès à d'autres sources d'énergie, elle n'a pas de raison d'utiliser de l'hydrogène vert. Elle est aussi mieux d'utiliser du gaz naturel renouvelable moins cher et produit avec des déchets ».
« L'hydrogène vert est relativement peu utilisé. C'est très cher comme source d'énergie. Il n'est donc pas utilisé actuellement pour générer de la chaleur ou pour l'efficacité énergétique, parce qu'il n'est pas efficace énergétiquement », dit-il.
« Il n'existe rien » actuellement, comme utilisation rentable de l'hydrogène vert dans un contexte manufacturier dans le cadre de projets d'efficacité énergétique, ajoute-t-il, appuyant ainsi ce qui est rapporté par Johanne Whitmore et l'État de l'énergie.
Selon ce bilan, « pour des procédés industriels à moyenne température ou pour le chauffage de bâtiments, des solutions d'électrification directe comme les thermopompes et les systèmes biénergie sont plus efficaces et économiques ».
Dans ce cas, pourquoi voit-on des productions d'hydrogène vert au Québec ? À qui ces producteurs espèrent-ils vendre ?
Au Québec en 2025, les producteurs actifs d'hydrogène vert, c'est-à-dire d'hydrogène produit par électrolyse de l'eau à partir d'électricité 100 % renouvelable, qui était utilisé ou commercialisé, étaient Air Liquide et Tulig Énergie - Raglan 1. L'hydrogène vert produit par ce dernier sert directement à la mine Raglan de Glencore dans un réseau éolienne-hydrogène.
ERCO à Buckingham, Messer à Magog et Air Liquide à Bécancour ont aussi produit en 2025 de l'hydrogène à partir de sous-produits de l'électricité et d'électricité 100 % renouvelable. Celui d'ERCO est destiné à un réseau d'Enbridge et à un circuit fermé de clients industriels. Les producteurs au Québec d'hydrogène gris en 2025 ont été ArcelorMittal Produits longs, Valero, Suncor et Air Liquide. Une partie de la production de Suncor et celle d'ArcelorMittal sont utilisées en autoconsommation, dans son cas plus précisément pour réduire des boulettes de fer.
Air Liquide a récemment rappelé désormais produire à Bécancour 8,2 tonnes par jour d'hydrogène bas carbone ou décarboné, avec un électrolyseur d'une capacité de 20 mégawatts.
Ce producteur mondial soutient que cet équipement et son emplacement à Bécancour lui permettront de répondre à une « demande croissante » en hydrogène bas carbone en Amérique du Nord et de « contribuer à l'approvisionnement en hydrogène bas carbone pour des usages industriels et pour la mobilité ».
Air Liquide dit avoir des clients dans les secteurs d'activité suivants : l'aéronautique, l'automobile, l'agroalimentaire, la chimie, la défense, l'énergie, la métallurgie, l'exploitation minière, la fabrication de métaux et la santé.
Il ajoute contribuer à la « généralisation de l'utilisation de l'hydrogène comme source d'énergie propre, notamment pour la mobilité ». Selon Air Liquide en janvier 2026, « l'hydrogène jouera un rôle clé dans la transition énergétique ».
De plus, le producteur Charbone disait en 2024 vouloir vendre de petites quantités d'hydrogène décarboné à des ports pour la manutention de conteneurs, à des manufacturiers de semi-conducteurs, à des fabricants de pièces d'avion, ainsi qu'à des entreprises qui font du traitement thermique et du revêtement par plasma, qui doivent trouver aussi un moyen de se décarboner.
Mais selon Normand Mousseau, en mars 2026, « nous voyons dans le monde un recul du rôle de l'hydrogène dans la transition énergétique, même pour le camionnage, par exemple ».
Un projet pilote d'hydrogène vert comme carburant mené par Station Harnois a d'ailleurs été terminé en octobre 2025.
Peu ou pas d'améliorations des coûts auraient été obtenues depuis 20 ans, comparativement à d'autres sources d'énergie renouvelable. « On ne va pas vers l'hydrogène, on va vers les batteries, ça va plus vite et c'est moins cher. L'hydrogène est moins simple à déplacer, à gérer et à stocker », selon Mousseau.
À son avis, compte tenu des coûts de production et de consommation de l'hydrogène vert, ses utilisations au Québec pour l'approvisionnement énergétique, par exemple en combinaison avec du gaz naturel ou avec de l'électricité, devront remplacer des utilisations d'autres énergies encore plus coûteuses, ce qui n'est pas encore le cas pour l'électricité et le gaz naturel.
Selon Johanne Whitmore, « il faut prioriser les usages » de l'hydrogène vert, en raison de la quantité d'électricité requise pour le produire qui le rend actuellement inefficace, au Québec.
Selon l'État de l'énergie, des experts recommandent aussi que la consommation de cet hydrogène soit réservée pour l'instant à des « usages sans regret », par exemple en sidérurgie, en production d'engrais, en transport maritime et en transport routier lourd.
« L'hydrogène permet d'imaginer un remplacement des combustibles fossiles, comme le gaz naturel. Cependant, compte tenu des ressources limitées et du caractère énergivore de sa production, une hiérarchisation des applications sera nécessaire », dit-il.
Les utilisations prioritaires de l'hydrogène vert devraient être celles pour lesquelles les solutions hydrogène sont avantageuses par rapport aux autres options de décarbonation.
Ces utilisations se retrouvent en particulier en chimie verte, dans l'acier, dans le transport maritime courte et longue distance, dans l'aviation long-courrier, dans le camionnage longue distance, dans le chauffage à haute température, dans le stockage saisonnier, ainsi que dans le transport ferroviaire.
Les utilisations les plus utiles pour le climat se trouveraient en sidérurgie, dans le biocarburant et dans le remplacement d'hydrogène gris par du vert dans la fabrication d'ammoniac.
Les utilisations industrielles actuelles des petites quantités d'hydrogène vert déjà produites et transportées sont surtout chimiques, selon Normand Mousseau, comme son ajout à des huiles alimentaires pour les rendre plus liquides et moins nocives.
Il considère cependant envisageable que de l'hydrogène puisse être autoproduit directement sur le site d'une usine, quand elle consomme moins de son électricité, pour avoir de l'hydrogène comme alternative rentable quand le réseau collectif est en pointe. Des sites éloignés comme des mines pourraient aussi trouver avantage à stocker de l'énergie sous forme d'hydrogène.
Par contre, le coût des technologies nécessaires, par exemple un hydrolyseur, est aussi significatif, de même que la quantité de personnel requise pour les faire fonctionner de façon rentable.