
L’économie québécoise aborde l’horizon 2030 avec une série de défis structurels qui touchent directement le secteur manufacturier. Le rapport Priorités économiques – Québec 2030, produit par la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ) à la suite d’une vaste tournée de consultations auprès des entreprises, brosse un portrait clair : le Québec souffre d’un retard de productivité persistant, d’un environnement d’affaires devenu moins compétitif et d’une rareté de main-d’œuvre qui freine l’investissement.
Pour les entreprises manufacturières, ce document constitue une feuille de route stratégique, car il propose des actions concrètes que les gouvernements du Québec et du Canada peuvent mener pour alléger les charges fiscales et réglementaires, stimuler l’innovation, soutenir la croissance des PME, moderniser les compétences et dynamiser les régions où se concentre une grande partie de l’activité industrielle.
Le rapport souligne d’abord que le régime fiscal québécois est devenu un handicap compétitif. Le taux combiné d’imposition des sociétés atteint 26,5 %, alors que plusieurs États américains affichent des taux qui varient entre 0 % et 5 %. Cette différence réduit la capacité des entreprises à investir dans l’automatisation, la robotisation et la modernisation des équipements.
Les incitatifs fiscaux, pourtant nombreux, sont souvent trop complexes, trop restrictifs et trop difficiles d’accès. Moins de 10 % des entreprises québécoises en bénéficient réellement. Plusieurs dirigeants rencontrés ont exprimé leur frustration devant des délais de remboursement trop longs, des critères d’admissibilité resserrés et une lourdeur administrative croissante. L’un d’eux résume bien la situation en affirmant qu’il faut « une approche globale » et cesser de traiter chaque taxe ou crédit isolément pour plutôt revoir la compétitivité fiscale dans son ensemble.
Le rapport insiste sur la nécessité de simplifier et de recentrer les incitatifs sur l’investissement productif, de réduire la pression fiscale des sociétés et d’accélérer la numérisation des processus fiscaux. Il propose également la création d’un guichet unique d’allègement réglementaire, inspiré de modèles internationaux comme France Expérimentation, afin de coordonner la levée des obstacles administratifs qui ralentissent les projets industriels.
La question de la productivité occupe une place centrale dans le document. Le secteur manufacturier, bien qu’en recul depuis vingt ans, demeure un pilier économique essentiel. Sa part dans le PIB québécois est passée de 22% en 2000 à environ 14% aujourd’hui, mais dans plusieurs régions comme Chaudière-Appalaches, le Centre-du-Québec et le Saguenay—Lac-Saint-Jean, elle dépasse encore les 20%.
La productivité manufacturière reste supérieure à celle de l’ensemble de l’économie et chaque dollar investi dans la fabrication génère des retombées importantes dans d’autres secteurs. Pour relancer cette dynamique, le Québec doit se doter d’une véritable stratégie industrielle, avec des cibles claires : ramener la part du manufacturier à 15 % du PIB d’ici 2030, réduire la dépendance aux importations et doubler le rythme de croissance de la productivité.
Les entreprises consultées ont également dénoncé la réduction de la générosité des programmes de R&D, notamment le nouveau crédit d’impôt CRIC, qui ne couvre plus que 50 % des dépenses en impartition. Plusieurs dirigeants estiment que cette orientation est contre-productive, car la R&D externalisée est souvent la plus complexe et la plus coûteuse. La recommandation qui en découle est donc de rehausser l’admissibilité des dépenses de R&D en impartition, d’élargir les incitatifs aux innovations non brevetées, de rendre permanents les mécanismes d’amortissement accéléré et de mieux soutenir les entreprises dans l’adoption de technologies comme l’intelligence artificielle.
La croissance des PME manufacturières constitue un autre enjeu majeur. Le Québec compte une proportion très élevée de petites entreprises, ce qui limite sa productivité globale. L’écart de productivité entre les PME et les grandes entreprises atteint près de 50 % dans le secteur manufacturier. De plus, environ 50 000 entreprises devront être reprises d’ici 2030, ce qui représente un risque important pour la vitalité économique des régions.
Les manufacturiers consultés ont insisté sur la nécessité de favoriser la consolidation d’entreprises pour faire émerger davantage de moyennes et grandes entreprises capables de rivaliser sur les marchés internationaux. Le rapport propose de bonifier les incitatifs fiscaux pour les fusions-acquisitions, de mobiliser les fonds institutionnels pour soutenir ces transactions et de créer un nouveau Régime épargne-actions afin de canaliser l’épargne québécoise vers les entreprises locales.
L’accès aux marchés constitue un autre levier sous-exploité. Les marchés publics québécois demeurent largement structurés autour du plus bas soumissionnaire conforme, ce qui décourage l’innovation et pénalise les PME manufacturières. Une réforme ambitieuse des pratiques d’approvisionnement est incontournable, incluant une politique « Achetez québécois », une modernisation de la plateforme SEAO et une approche basée sur la valeur plutôt que sur le prix.
Sur le plan international, la diversification des exportations est essentielle, surtout dans un contexte où les exportations vers les États-Unis ont reculé alors que celles vers l’Europe et l’Asie ont progressé. Des solutions existent pour cela, comme un crédit d’impôt pour la prospection internationale, un meilleur soutien à la certification des produits et une réduction des barrières au commerce interprovincial.
La rareté de main-d’œuvre demeure toutefois le défi le plus pressant pour les manufacturiers. Le Québec compte encore plus de 115 000 postes vacants, dont une majorité dans les régions. Les métiers manufacturiers spécialisés — soudeurs, machinistes, électromécaniciens, techniciens en génie mécanique — sont particulièrement touchés. Les entreprises consultées ont été unanimes : les travailleurs étrangers temporaires sont devenus essentiels, mais les règles d’accès se sont complexifiées. Nos ambitions ne pourront pas se réaliser sans revoir les seuils d’immigration selon les besoins régionaux et sans rétablir les règles du Programme des travailleurs étrangers temporaires d’avant 2024.
Cela ne veut pas dire qu’on ne peut rien faire pour développer notre bassin de main-d’œuvre locale qualifiée, par exemple en facilitant le partage de la main-d’œuvre entre entreprises, en soutenant mieux la formation continue et en modernisant les programmes d’enseignement professionnel et technique. Il propose également une stratégie nationale d’adoption de l’intelligence artificielle en entreprise et la transformation de la Loi du 1 % en un régime volontaire d’épargne formation continue.
Enfin, le rapport insiste sur l’importance de dynamiser les régions en misant sur les forces qui leur sont propres, d’autant plus que majorité des installations manufacturières sont situées hors des grandes villes. Les entreprises dénoncent des délais d’autorisation trop longs, parfois multipliés par trois ou quatre, ce qui ralentit les projets industriels et miniers. La portée de la « Loi Q-5 » doit être élargie pour accélérer les projets, réduire les délais d’évaluation environnementale à six mois et prioriser l’accès à l’énergie pour les entreprises déjà établies. Le rapport propose aussi de soutenir davantage le repreneuriat, d’améliorer la couverture cellulaire et Internet haute vitesse, de moderniser les infrastructures de transport et de mettre en place une stratégie d’aviation régionale pour faciliter la mobilité de la main-d’œuvre.
Dans son ensemble, le rapport Québec 2030 trace une voie claire : pour rattraper son retard de productivité et renforcer sa résilience économique, le Québec doit miser sur son secteur manufacturier. Les recommandations touchent directement les enjeux quotidiens des entreprises — fiscalité, réglementation, main-d’œuvre, innovation, accès aux marchés et infrastructures — et proposent une vision cohérente et ambitieuse. Pour les manufacturiers, cette feuille de route représente une occasion de repositionner le Québec comme l’une des économies les plus productives et innovantes en Amérique du Nord d’ici 2030.Les 500 M$ pour la relance de l’Initiative régionale de réponse tarifaire (IRRT) sont également bienvenus, mais ce programme n’offre du financement non-remboursable que pour 1 M$ ou moins. Dans le contexte de crise actuel, ce seuil doit être augmenté. Par ailleurs, l’IRRT ne finance que des projets d’investissement, alors que nos entreprises ont besoin de fonds de roulement. Là encore, plus de flexibilité au niveau des critères d’octroi serait nécessaire.