
Le mot « productivité » s’impose aujourd’hui comme une urgence économique. Inflation persistante, pénurie de main-d’œuvre, ralentissement des investissements, hausse des coûts: les pressions qui frappent les PME québécoises font clairement plus mal que jamais, en particulier dans le secteur manufacturier.
Bien que les entreprises soient actives pour améliorer leur productivité, le Québec est encore à la traine par rapport à ses principaux partenaires. Selon des données de l’Institut du Québec publiées en octobre 2023, le Québec accuse un retard de productivité de 5,2 % par rapport à l’Ontario et de 100 % face aux États-Unis. [1]
Pour la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI), il faut en faire plus pour épauler les PME manufacturières.
« Pendant longtemps, le retard de productivité du Québec a été amorti par les bonnes relations avec notre voisin américain, un taux de change favorable et des carnets de commandes bien remplis. Aujourd’hui, la game a changée et nos politiques publiques doivent suivre en évitant de ralentir nos PME. Nous devons les aider à se propulser », souligne François Vincent, vice‑président pour le Québec à la FCEI.
Le contexte économique actuel agit comme un révélateur. Les données annualisées du Baromètre des affairesMD pour 2025 sont des plus inquiétantes pour le secteur de la fabrication, qui affiche son pire niveau de confiance pour les PME du secteur en 16 ans, à l’exception de l’année de la pandémie. Ce résultat contraste avec 2024 pour l’industrie manufacturière qui affichait un optimisme renouvelé, anéanti par l’élection de Donald Trump et le début de la guerre tarifaire.

En 2025, la demande insuffisante (59 %) arrive en tête des facteurs limitant la croissance des ventes et de la production des PME québécoises du secteur de la fabrication, en augmentation de dix points de pourcentage comparativement à l’année précédente. Les autres facteurs cités freinant la productivité sont la pénurie de main-d’œuvre qualifiée (47 %), les contraintes d’espace physique (22 %) et la pénurie de main-d’œuvre non qualifiée (20 %).
Les coûts d’exploitation ont également été un élément marquant pour l’année 2025. Pour plus de la moitié des PME manufacturières, la pression a été très forte sur les charges salariales (62 % des PME), les coûts fiscaux et réglementaires (59 %) et les coûts d’assurance (53 %). Notons que pour toutes les catégories, la pression est la plus prononcée en 16 ans d’incitateur.

C’est dans ce contexte économiquement difficile que les PME doivent investir davantage pour augmenter leur productivité. Pour François Vincent, les PME manufacturières se retrouvent en première ligne : « Ce sont elles qui ressentent le plus fortement les effets combinés du manque de main-d’œuvre, de la pression sur les coûts et du retard technologique, en plus de la guerre tarifaire avec les États-Unis. On est dans un moment charnière et il faut faire plus pour aider nos PME. Le secteur manufacturier demeure un pilier économique du Québec, particulièrement en région. »
C’est dans ce contexte que la FCEI, en collaboration avec Investissement Québec, a publié en 2025 une vaste étude sur l’automatisation dans les PME québécoises. Le constat est sans équivoque : l’automatisation est désormais le principal moteur de productivité pour les entreprises qui ont osé franchir le pas.
L’étude révèle que 81 % des PME ayant entrepris un projet d’automatisation l’ont fait d’abord pour améliorer leur productivité, une proportion en forte hausse par rapport à 2023. « On observe un changement et un engagement fort des dirigeants de PME, et ce, même en contexte difficile », indique François Vincent.
Les résultats concrets donnent raison à cette prise de conscience. Les entreprises automatisées rapportent un gain médian de productivité de 15 % pour le secteur manufacturier, avec un retour sur investissement souvent obtenu en trois ans. « Ce sont des chiffres très parlants pour des entrepreneurs qui doivent composer avec des marges serrées et des décisions d’investissement risquées », affirme‑t‑il.

Malgré ces gains démontrés, l’automatisation progresse encore trop lentement dans l’univers des PME. Le principal obstacle demeure le financement. Huit entreprises sur dix financent encore leurs projets principalement à même leurs fonds propres, ce qui limite l’ampleur et le rythme des investissements. Quelques 37 % des entreprises sondées ont eu recours à un prêt d’une institution financière gouvernementale et une proportion similaire à une subvention ou un crédit d’impôt. Le secteur manufacturier profite néanmoins davantage du financement bancaire traditionnel (38 % contre 11 % pour les autres secteurs) et du soutien financier des institutions publiques : 56 % accèdent à un prêt gouvernemental et 51 % à une subvention, contre respectivement 21 % et 24 % dans les autres secteurs.
« Les PME sont prudentes, parfois à raison. Les projets d’automatisation demandent des sommes importantes et comportent des risques. Sans accompagnement adéquat, plusieurs préfèrent reporter la décision », explique François Vincent. À cela s’ajoutent le manque de temps, la difficulté à identifier les solutions adaptées et la crainte de perturber les opérations courantes.
Pour la FCEI, améliorer la productivité ne se résume pas à l’achat de robots ou de logiciels. La formation et le développement des compétences occupent une place tout aussi centrale. En effet, renforcer les parcours de formation et faciliter le développement des compétences sont deux mesures alignées avec les besoins exprimés par les PME qui souhaitent moderniser leurs opérations. Selon les données de la FCEI, l’automatisation continue de transformer les besoins en main‑d’œuvre et la structure des entreprises : 39 % des PME ayant automatisé ont dû requalifier ou réorienter leurs employés, ce qui augmente la demande en formation interne. De plus, une majorité d’entreprises rapporte qu’un projet d’automatisation modifie leurs profils de recrutement.
« L’automatisation ne remplace pas les travailleurs, elle transforme leur travail. Pour que les gains soient durables, il faut investir dans les compétences humaines. D’ailleurs, 93 % des PME affirment que la formation améliore directement leur productivité », martèle François Vincent.
Les entreprises qui réussissent leur virage en productivité sont souvent celles qui combinent investissements technologiques et formation continue. Elles rehaussent la qualification de leur main-d’œuvre, améliorent la qualité des emplois et favorisent la rétention du personnel. « Dans un contexte de rareté de la main-d’œuvre, c’est un avantage majeur », ajoute‑t‑il.
Or, là aussi, les PME se heurtent à la complexité des programmes et à la difficulté de libérer du temps pour former leurs équipes. « On demande aux entrepreneurs d’être experts en production, en ressources humaines, en technologies et en finances. Le système doit mieux s’adapter à leur réalité », plaide François Vincent.
Le Québec dispose de plusieurs leviers intéressants pour soutenir l’investissement, notamment en automatisation et en innovation, mais leur efficacité est freinée par leur complexité et leur instabilité.
D’ailleurs, advenant une baisse de leur fardeau fiscal, les PME manufacturières développeraient leur entreprise (innovation, production) (70 %), rembourseraient leur dette (68 %), investiraient en automatisation (60 %) et augmenteraient la rémunération des employés (56 %).
« Les PME n’ont pas besoin de nouveaux programmes à chaque budget. Elles ont besoin de mesures simples, prévisibles et faciles d’accès », affirme François Vincent. Selon lui, des crédits d’impôt mieux ciblés, des règles plus claires et une réduction du fardeau administratif auraient un effet immédiat sur la volonté d’investir des entreprises.
La fiscalité peut devenir un puissant outil de productivité, à condition qu’elle soit pensée en fonction de la capacité réelle des PME à en bénéficier. « Quand un entrepreneur doit consacrer des dizaines d’heures à comprendre un programme, c’est déjà un frein à la productivité », ajoute‑t‑il.
Pour la FCEI, il est nécessaire d’agir chez nous en créant le meilleur environnement d’affaires possible. Il reste du chemin à faire car le Québec a encore une fiscalité handicapante pour les petites entreprises comparativement aux autres provinces. « Défendre nos intérêts à l’international passe aussi par notre capacité à être compétitifs ici même », tranche M. Vincent.
Face à l’urgence, le secteur manufacturier québécois a amorcé une mobilisation rarement vue. À travers l’initiative Impératif productivité, des leaders industriels, des experts et des organisations économiques, dont la FCEI, ont uni leurs voix pour appeler à un sursaut collectif.
François Vincent y voit un moment charnière. « La productivité doit devenir une priorité nationale. Ce n’est pas seulement une question de compétitivité des entreprises, c’est une question de prospérité collective et de capacité à maintenir notre modèle économique et social. »
Cette mobilisation vise aussi à changer le discours. « La productivité n’est pas seulement un indicateur intangible réservé aux économistes. Pour un entrepreneur, c’est la clé pour payer de meilleurs salaires, investir, innover et traverser les périodes difficiles. Pour y arriver le gouvernement du Québec doit tendre la main, mais surtout, retirer du chemin les embûches et nids de poule spécifiques à la province », soutient‑il.
Selon la FCEI, le gouvernement du Québec a un rôle déterminant à jouer dans les prochaines années. L’organisation plaide pour un signal politique clair faisant de la productivité un axe structurant des politiques économiques.
« Les outils existent. L’expertise existe. Ce qui manque encore, c’est une meilleure coordination et une approche vraiment orientée vers les PME », résume François Vincent. Améliorer l’accès au financement, renforcer l’accompagnement de proximité et aligner les programmes de formation et de soutien à l’innovation figurent parmi les priorités identifiées.
Malgré l’ampleur du défi, la FCEI demeure prudemment optimiste. Les entrepreneurs sont de plus en plus conscients de l’importance de la productivité, et plusieurs ont déjà amorcé leur transformation.
« La productivité est une question de choix », conclut François Vincent. « Si on facilite ces choix, par des politiques publiques cohérentes, un environnement fiscal et réglementaire compétitif, un accompagnement accessible et une vision à long terme, le Québec peut non seulement réduire son retard, mais devenir un leader manufacturier moderne et performant. Ce n’est plus le temps d’attendre; il faut agir maintenant. »
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[1] Institut du Québec, Former et performer : Le rôle crucial de laformation continue, Montréal, octobre 2023, p.5, en ligne : https://institutduquebec.ca/wp-content/uploads/2023/10/IDQMEQFONDACTION-202310-FORMERPERFORMER.pdf