
C’est le temps de l’année où on fait le bilan des derniers mois écoulés et où on tente de comprendre ce qui nous attend au détour. Le Magazine MCI a demandé à deux économistes de renom de se prêter à l’exercice des prévisions.
David Dupuis est responsable des programmes de premier cycle en économique à l’Université de Sherbrooke.
Selon lui, l’arrivée au pouvoir de Donald Trump a diablement compliqué les choses pour les décideurs, qui doivent eux aussi tenter de faire des prévisions pour établir leurs politiques économiques.
Les prévisionnistes sont ainsi tenus de faire trois fois plus de travail, comme c’est le cas à la Banque du Canada, dit-il, en élaborant différents scénarios, par exemple le meilleur scénario en matière de droits de douane, un scénario de risque faible et enfin un scénario de risque élevé où les droits de douane vont être plus élevés que ce qui était prévu dans le scénario de base.
« Il peut décider quelque chose aujourd’hui et aller vers autre chose demain », dit M. Dupuis du président Trump.
Lorsqu’on demande à Daren King, économiste principal chez Banque Nationale Marchés des capitaux, à quel point il est hasardeux de faire des prévisions lorsque notre principal partenaire commercial est si imprévisible, il a une réponse polie.
« C’est sûr que c’est plus difficile que par le passé », dit-il avec un sourire dans la voix.
« Mais oui, il y a quand même des secteurs lesquels on peut se baser », dit-il au sujet de tendances de fond liées à l’inflation ou au marché de l’emploi.
Nos deux économistes s’entendent pour prédire deux autres baisses des taux d’intérêt par la Banque du Canada d’ici la fin de l’année 2025. Selon M. King, cela amènerait le taux directeur à 2,25%.
« On pense que l’économie va avoir encore besoin d’un petit coup de pouce au Canada dans les prochains mois pour être soutenue par la Banque du Canada. »
Il croit que les taux d’intérêt vont demeurer stables au cours de 2026 après les baisses de 2025.
Mais la Banque du Canada pourrait rehausser légèrement son taux directeur vers la fin de 2026 ou au début de 2027, probablement autour de 2,75%, ce qui est en territoire neutre estime-t-il parce qu’il s’agit d’un taux qui ne stimule pas ni ne ralentit l’économie.
David Dupuis illustre la situation en disant que les banques centrales, tant au Canada qu’aux États-Unis sont prises « entre le marteau et l’enclume », devant tenir compte à la fois d’un marché de l’emploi qui se détériore et l’activité économique qui ralentit, ce qui nécessiterait normalement des taux plus faibles, et un président en guerre tarifaire qui remet de l’huile sur le feu de l’inflation, ce qui pousse les taux à la hausse.
« Il faut s’assurer que le chômage ne monte pas trop dramatiquement et que l’activité économique ne refroidisse pas trop », résume M. Dupuis.
Autre élément où nos deux spécialistes s’entendent : le secteur manufacturier doit diversifier ses marchés d’exportation, et parfois d’importation, pour moins dépendre des États-Unis.
Le mouvement est déjà amorcé mais il ne faut pas s’attendre à un revirement spectaculaire en 2026. Faire une réingénierie des chaînes d’approvisionnement, ça prend plusieurs années.
L’Économiste de l’Université de Sherbrooke voit cependant d’un bon œil le retrait des contre-tarifs par le gouvernement Carney.
« Les manufacturiers qui sont dans une position où on a des intrants américains et on a une bonne partie de nos ventes aux États-Unis, eux autres étaient littéralement déchirés parce qu’ils paient à l’entrée et paient à la sortie », observe M. Dupuis.
Son collègue de la Banque Nationale estime de son côté que l’incertitude fait plus mal que les tarifs eux-mêmes, les entrepreneurs hésitant à faire des investissements structurels.
« On espère que l’incertitude va se dissiper et que les taux d’intérêt plus faibles qu’on va avoir dans les prochains mois, ça va inciter certaines entreprises, particulièrement je l’espère dans le secteur manufacturier, à investir davantage, à aller chercher des gains en productivité », indique M. King.
L’économiste de la Banque Nationale prévoit un regain de vigueur du huard au cours de l’année à venir. Alors qu’il coûtait 1,38 $ CAD pour acheter un dollar américain à fin de septembre 2025, M. King s’attend à ce que cela chute à 1,33 d’ici la fin de 2026.
La diversification des marchés sera néanmoins compliquée parce que ce n’est pas le dollar canadien qui reprend des forces, mais plutôt le dollar américain qui s’est déprécié face à toutes les autres grandes devises, comme l’Euro qui demeure cher pour les gens d’affaires canadiens.
« On pourrait avoir une devise entre les 70 et 72 sous pour la prochaine année », estime pour sa part l’expert de l’Université de Sherbrooke.
Quant à savoir si une croissance du commerce interprovincial pourrait atténuer les effets de la guerre commerciale avec les États-Unis, M. Dupuis tient à modérer les attentes.
« À chaque fois qu’on a assis les 10 provinces autour d’une table pour essayer de régler rapidement des enjeux qui, pour un économiste sont simples à régler, ça n’a jamais été simple. Je ne suis pas ultra optimiste », dit-il.
Son homologue de la Banque Nationale abonde dans le même sens.
« Il reste que les États-Unis, c’est notre plus grand partenaire commercial, particulièrement pour le secteur manufacturier. »
« Il y a une raison pourquoi on fait affaire avec les États-Unis. C’est parce que c’est facile, c’est notre voisin. La géographie est immuable, ça on ne peut pas le changer. C’est plus compliqué d’aller en Europe, d’aller en Asie; il y a des océans qui nous séparent », ajoute-t-il, précisant que les marchés outre-mer sont plus coûteux pour les manufacturiers, réduisant ainsi leurs marges de profit.
Parmi les secteurs économiques les plus susceptibles de bien tirer leur épingle du jeu en 2026, David Dupuis estime que tout ce qui touche la défense, de près ou de loin, risque de bénéficier des investissements publics massifs en la matière.
Et il aime bien la porosité entre les marchés militaire et civil.
« Il y a des choses qui vont avoir des applications civiles très rapides dans ce contexte-là », évalue l’économiste de l’Université de Sherbrooke.
Il donne l’exemple des systèmes de télécommunication et de réseaux sans fil pour lesquels la recherche en défense peut rapidement amener des retombées dans le marché civil.
Les fabricants de véhicules militaires du Canada pourraient également être avantagés par ces investissements.
Daren King croit lui aussi que la défense va stimuler l’économie en 2026, mais il attire également l’attention sur la fabrication de matériaux pour les infrastructures publiques ainsi que les richesses de notre sous-sol.
« Tout ce qui est transformation de ressources, valorisation de nos ressources aussi, je pense que ça va être des secteurs à surveiller », dit l’expert de la Banque Nationale.
Les salaires devraient continuer à augmenter en 2026, mais à un rythme plus modéré qu’au cours des dernières années de flambée post-COVID. Les hausses devraient avoisiner les 3%, estiment nos experts invités.
« C’est une bonne nouvelle parce que la progression salariale des dernières années ne s’est pas accompagnée d’une hausse de productivité, donc elle a le pouvoir d’être inflationniste », analyse M. Dupuis.
Il s’attend à ce que les entreprises continuent à avoir des enjeux d’embauche, notamment en raison d’un repli qu’il qualifie de « très important » du nombre de travailleurs étrangers temporaires.
Selon lui, il faut continuer de travailler sur la productivité pour résoudre ou à tout le moins atténuer les enjeux de manque de main-d’œuvre.
« On veut faire plus efficace avec moins de monde », ajoute M. Dupuis, qui plaide pour plus d’automatisation et une utilisation accrue de l’intelligence artificielle.
Daren King est d’accord avec son collègue en ce qui a trait à certains enjeux de main-d’œuvre.
« C’était devenu un modèle d’affaires que d’engager des travailleurs temporaires dans beaucoup de secteurs pour venir pallier le vieillissement de la population. Je ne dis pas que ce n’est pas la solution mais ce n’est définitivement pas la seule et la meilleure », dit M. King, tapant une fois de plus sur le clou de la productivité qu’il faut absolument rehausser selon lui.
« Si j’ai un défi à lancer au secteur manufacturier, c’est ça. C’est d’être innovant et d’aller chercher de la productivité. C’est vraiment ça qu’on espère pour les mois et trimestres à venir », conclut l’économiste de la Banque Nationale.