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Apr

Les 4 clés de la pérennité du secteur industriel québécois : Trois experts se prononcent

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Auteur:  
Eric Bérard

Le tissu industriel du Québec a bien sûr subi les contrecoups des tarifs douaniers imposés par l’administration Trump. Toutefois, cette guerre commerciale a eu le mérite de donner un coup de fouet à nos entrepreneurs, qui ont commencé à envisager de nouvelles avenues. Nous nous sommes entretenus avec des experts qui examinent avec nous les piliers sur lesquels le secteur manufacturier québécois doit s’appuyer pour assurer sa pérennité.

1. Productivité

Le Québec accuse un retard par rapport à plusieurs autres juridictions de l’Amérique du Nord en matière de productivité. C’est pour corriger la situation qu’un collectif appelé Impératif productivité, composé d'experts, de dirigeants d'organisations économiques, manufacturières et technologiques, a publié à la mi-février un manifeste afin de presser le gouvernement du Québec de faire de l'amélioration de la productivité la priorité économique numéro un de l'année 2026.

La Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI) est l’organisation qui a diffusé la nouvelle.

En entrevue au Magazine MCI, le vice-président de la FCEI pour le Québec, François Vincent, explique : « De fil en aiguille, on s’est dits tous ensemble, allons plus loin et mettons sur la place publique les grands pans de ce devraient être les priorités à mettre en place pour que la productivité devienne la priorité numéro un. »

Le stratège d’affaires Louis J. Duhamel, président de LJD Conseils et expert du secteur manufacturier depuis des décennies, estime lui aussi que le rehaussement de la productivité est la clé numéro 1 de la pérennité du secteur industriel québécois.

Selon lui, plusieurs chefs d’entreprises ont tardé à investir en productivité parce qu’ils étaient dans une posture relativement confortable avec le marché américain à proximité et un dollar faible favorisant l’exportation.

« La productivité pour moi, elle crée de la richesse parce qu’avec de meilleures marges, les profits peuvent être réinvestis dans l’excellence de l’entreprise, on peut payer mieux ses employés pour éviter la pénurie de main-d’œuvre. C’est louable, mais c’est surtout qu’elle amène une résilience que les entreprises n’ont pas présentement », dit M. Duhamel en référence à la capacité de résister aux tarifs douaniers.

À l’organisation Manufacturiers et Exportateurs du Québec (MEQ), la présidente-directrice générale Julie White, elle aussi signataire du manifeste pour la productivité, estime que le défi à relever est grand, puisque d’importantes sommes doivent souvent être investies pour sentir un réel impact sur la productivité, par le biais de l’automatisation ou d’autres initiatives.

« Changer une ligne de production, ça peut coûter 8, 10, 15 millions de dollars. Faire des changements internes de processus, ça nécessite de la gestion du changement, ça prend des équipes prêtes à soutenir ça », témoigne Mme White.

François Vincent croit que les dirigeants d’ici seront à la hauteur. « Il n’y a aucun entrepreneur qui ne veut pas améliorer sa productivité, améliorer ses façons de procéder. C’est intrinsèque même à ce qu’est un entrepreneur », dit le porte-parole de la FCEI.

M. Duhamel souligne de son côté que le secteur manufacturier québécois a beaucoup évolué, de fournisseur externe d’un donneur d’ordre dont il est dépendant à producteur de produits qui sont les siens et portent sa marque, comme c’est désormais le cas pour 80% des PME d’ici.

« Ces entreprises-là tendent à investir davantage en innovation et sont exposées aux aléas des meilleurs concurrents dans le monde entier. Elles doivent être extrêmement productives et innovantes et souvent leur intensité technologique est plus élevée que celles qui sont dans la sous-traitance », dit-il.

2. Amélioration continue

Faire plus, d’accord. Mais il faut aussi faire mieux. Et plus souvent qu’autrement ça passe par l’implantation d’une culture d’amélioration continue.

Julie White y croit.

« Les entreprises manufacturières sont beaucoup là-dedans, l’amélioration continue. Il y a des responsables dans les usines. Nous on a un réseau manufacturier de partage d’excellence et de bonnes pratiques liées à l’amélioration continue », indique la PDG de MEQ.

Louis Duhamel estime de son côté qu’il faut éviter de se cantonner dans des « solutions magiques » telles que les agents génératifs et autres solutions d’intelligence artificielle.

« Si tu n’es pas top au niveau de tes processus de base, on passe à côté de quelque chose », dit-il, plaidant par ailleurs que l’amélioration continue passe souvent par une meilleure collecte des données de l’entreprise et leur analyse.

3. Environnement d’affaires

Une chose sur laquelle nos trois experts s’entendent, c’est que pour assurer la pérennité du secteur industriel, il faut donner aux entrepreneurs un environnement d’affaires qui leur permette de prospérer.

Pour François Vincent de la FCEI, ça passe par une fiscalité moins lourde pour les PME, notamment à l’égard de la taxe salariale.

« On leur demande de courir le 100 mètres, mais les deux jambes dans le plâtre », dit-il au sujet de la lourdeur administrative qui plombe la performance des PME d’ici.

« Notre étude la plus récente sur la paperasserie à la FCEI démontre que les PME perdent 32 jours par an pour remplir des formulaires gouvernementaux », ajoute-t-il.

Julie White insiste de son côté sur l’importance de favoriser un climat d’investissement. Pas seulement les gouvernements avec les programmes de crédits d’impôt à la recherche et développement, mais aussi les milieux financiers, qui doivent accepter de partager le risque des investissements avec le secteur manufacturier.

4. Main-d’œuvre et relève

Les entrepreneurs du secteur manufacturier ont désespérément de travailleurs et travailleuses, la main-d’œuvre actuelle étant vieillissante, plus que dans la majorité des autres secteurs d’activité.

Il faut donc recruter des jeunes. Certes, les travailleurs étrangers répondent à une certaine demande, mais venir à bout de la pénurie de main-d’œuvre ne peut pas reposer sur une seule solution, estime Julie White.

À l’occasion de la Semaine du manufacturier à la fin février, Manufacturiers et Exportateurs du Québec a organisé une série de visites industrielles un peu partout au Québec, chez des entreprises telles qu’ABB, Alstom, Nova Bus, Pratt & Whitney, Soprema et Novatech.

Environ 300 jeunes du secondaire et des carrefours jeunesse-emploi ont ainsi pu ont pu découvrir ces métiers, participer à des ateliers interactifs et voir les différentes opportunités qui s’offrent à eux.

« On a une responsabilité collective de dire aux jeunes que c’est correct si leur choix de vie c’est d’aller en formation professionnelle et de travailler dans une usine. Il y a de belles jobs, il y a de belles carrières avec des possibilités d’avancement. Il ne faut pas y tourner le dos », estime Mme White, soulignant que dans certaines régions l’enjeu est encore plus criant en raison du bassin plus limité de main-d’œuvre.

Ces opportunités peuvent mener au repreneuriat d’une entreprise existante.

« Il y a une tangente de diminution du nombre d’entrepreneurs. Si on veut avoir une économie forte, il faut avoir des entrepreneurs », croit le vice-président de la FCEI.

« Lorsqu’il ne vous reste qu’un horizon de temps limité devant vous (2 à 5 ans), il est clair que comme dirigeant vous n’êtes pas nécessairement en mode investissement. On pense plus à sortir de la valeur qu’à investir et en créer. Voilà pourquoi la relève des propriétaires est capitale pour augmenter les investissements envers la productivité et la compétitivité de l’entreprise », conclut M. Duhamel.

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