
Crédit photo: Adobe stock
Dans bien des usines, les comptes payables restent le dernier processus fait à la main. Avant de choisir un outil pour les automatiser, mieux vaut comprendre ce qui bloque vraiment.
Automatiser les comptes payables, c'est faire en sorte qu'une facture fournisseur soit captée, rapprochée, approuvée et inscrite en comptabilité sans être ressaisie à chaque étape. Pour une PME manufacturière, l'enjeu dépasse le gain de temps : c'est une fin de mois prévisible, des fournisseurs payés à temps et une vision juste de ce qu'on doit.
Pourtant, beaucoup d'entreprises qui ont investi dans leur production et leur ERP traitent encore leurs factures comme il y a vingt ans : PDF imprimé, tampon d'approbation, saisie manuelle. Ce n'est pas un manque de volonté. C'est que le processus manufacturier a ses propres complications.
Une firme de services reçoit surtout des factures de frais généraux. Un manufacturier achète des matières premières, des pièces, de la sous-traitance et de l'entretien, souvent en grand volume et auprès de nombreux fournisseurs.
Chaque facture d'achat devrait passer le rapprochement à trois voies : correspond-elle au bon de commande, en prix et en quantités, et à ce qui a réellement été reçu au quai? Une livraison partielle, un prix modifié ou une réception oubliée, et la facture reste en suspens.
Or les bons de commande et les réceptions vivent dans l'ERP, les factures arrivent par courriel et l'approbation se fait ailleurs. Quand ces outils communiquent mal, quelqu'un fait le pont à la main. C'est là que les délais et les erreurs s'accumulent.
La tentation est grande de commencer par magasiner un outil. C'est souvent l'erreur. Un logiciel ne sait pas qui doit approuver une facture d'entretien si personne dans l'entreprise ne le sait. Il enverra simplement la facture au mauvais endroit, plus vite.
Le meilleur point de départ est modeste : suivre quelques factures de leur arrivée jusqu'au paiement. Qui les reçoit, qui les valide, où elles dorment, combien de fois elles sont ressaisies. L'exercice révèle presque toujours des étapes inutiles, et il donne un point de comparaison : volume mensuel, délai d'approbation, factures en litige. Sans ces chiffres, impossible de savoir plus tard si le projet a rapporté.
Vient ensuite le ménage. Fiches fournisseurs en double, numéros de bons de commande absents des factures, réceptions saisies en retard : l'automatisation amplifie ce qui fonctionne comme ce qui ne fonctionne pas. Les réceptions, en particulier, sont souvent un enjeu
d'entrepôt avant d'être un enjeu comptable. Il faut aussi des règles d'approbation claires, par montant, département ou projet, et un chemin prévu pour les exceptions : factures sans bon de commande, notes de crédit, frais de transport.
Mieux vaut enfin commencer petit. Un type de facture, un département ou un groupe de fournisseurs suffit pour corriger les irritants avant d'étendre.
Une fois le processus clarifié, le choix de l'outil se joue moins sur la liste des fonctionnalités que sur la façon dont il lit les documents et s'insère dans l'existant.
La lecture des factures d'abord. L'OCR, qui transforme l'image d'une facture en texte, fonctionne bien sur des documents standardisés, mais les fournisseurs d'un manufacturier envoient des formats très variés. La recherche montre qu'un modèle qui tient compte à la fois du texte et de la mise en page d'un document en extrait mieux l'information qu'un modèle qui ne lit que le texte¹. C'est tout l'intérêt des approches hybrides, qui combinent l'OCR et l'intelligence artificielle.
Le déroulement du travail ensuite. Partir de flux de travail préconfigurés pour le manufacturier, puis les ajuster à ses propres règles, évite de bâtir chaque processus à partir d'une page blanche ou d’utiliser le machine learning avec son IA probabiliste. La recherche en gestion des processus d'affaires va dans le même sens : elle décrit une classe émergente de systèmes où l'IA vient enrichir des processus structurés, plutôt que de servir d'outil isolé².
Le lien avec l'ERP, enfin. Un outil qui oblige à exporter et réimporter des fichiers entre l'ERP et la comptabilité déplace le problème au lieu de le régler. Il doit échanger les données dans les deux sens, et cela se vérifie lors d'une démonstration avec votre propre système. C'est aussi une question d'adoption : la performance d'une technologie dépend de son adéquation avec les tâches réelles de ceux qui l'utilisent. Le contremaître qui approuve des factures doit trouver l'outil plus simple que l'ancienne façon de faire, sinon il le contournera.
Quelques signes ne trompent pas : des factures qui attendent plusieurs jours sur un bureau, des heures supplémentaires à chaque fin de mois, un escompte manqué ou une facture payée en double, et personne capable de dire rapidement combien l'entreprise doit à ses fournisseurs. Si vos bons de commande et vos réceptions sont déjà dans un ERP, vous partez avec une longueur d'avance. À l'inverse, si vous n'utilisez pas encore de bons de commande, c'est par là qu'il faut commencer.
Automatiser les comptes payables n'est donc pas d'abord un projet technologique. C'est un projet de processus : savoir qui fait quoi, avec quelles données, dans quel système. Les entreprises qui prennent ce temps obtiennent des résultats durables. Celles qui achètent un outil en espérant qu'il réglera seul un processus désorganisé sont souvent déçues.
¹ Xu, Y. et al. (2020). « LayoutLM: Pre-training of Text and Layout for Document ImageUnderstanding ». Proceedings of the 26th ACM SIGKDD Conference, p.1192-1200. https://arxiv.org/abs/1912.13318
² Dumas, M. et al. (2023). « AI-Augmented Business ProcessManagement Systems: A Research Manifesto ». ACM Transactions on ManagementInformation Systems, 14(1). https://doi.org/10.1145/3576047